Sogni é finzione : Aspects de la recherche (Avril 2012).

Contribution des études corses et méditerranéennes à la compréhension et à la sauvegarde du patrimoine onirique de l’humanité.

L‘introduction et les textes qui sont présentés sur ce site donnent à voir quelques aspects des recherches  qui sont menées depuis quelques années en Corse par  Françoise Hurstel (professeur émérite de psychologie, Université de Strasbourg) et Antoine Casanova (historien, directeur de La Pensée).
 

Ces recherches portent sur l’étude comparative de l’évolution historique et anthropologique en Corse, des conceptions et des attitudes (avec les catégories de pensée qui s’y rattachent) qui caractérisent les manières de rêver, d’avoir des « finzioni » (visions à l’état éveillé) et de pratiquer la divination : à la fin du 18èmesiècle, dans les décennies 1870 à 1914, dans les années1960 et 1970, enfin dans celles du début du 21ème siècle.

 

1-Cette recherche s’appuie sur des documents très diversifiés. Elle s’appuie sur des documents oraux (une trentaine) recueillis dans les villages (alors par Antoine Casanova) dans les années 1960 et 1970. Elle s’appuie aussi sur des entretiens oraux et/ou des lettres suivies souvent d’échanges (une quarantaine de textes) recueillis par F. Hurstel et A. Casanova dans les années 2000. Les échanges avec nos informateurs du 21ème siècle se sont poursuivis en 2010. Ils sont d’autant plus nécessaires que ces informateurs ou informatrices actuels ont des expériences de vie (personnelles, sociales, y compris culturelles, syndicales) bien plus diversifiées dans leur complexité et leurs contradictions qu’il y a 30 à 40 ans.

 

2-Depuis quelques années, mais plus fortement en 2009 et surtout en 2010, nous développons l’étude en associant, pour chaque période, l’analyse de chaque cas en ses traits singuliers à celle de leur approche d’ensemble, approche non pas « statistique » mais « sérielle » pour reprendre une distinction méthodologique de l’histoire sociale. En 2010 ces analyses ont surtout concerné les décennies 1960 et 1970. Elles s’attachent à cerner et à saisir trois types de processus :

 

– Ceux des voies de  la transmission des attitudes et  des catégories de pensée en acte dans les rêves et/ou les finzioni. Cela dans leurs relations à la vie sociale et aux « doctrines » et croyances villageoises ; mais aussi  par ailleurs, à leurs rapports pour chaque personne avec les récits, les paroles du « roman familial ».

 

– Ceux des caractéristiques des mouvements qui (en chacune des périodes que nous étudions) peuvent en matière de rêves et visions, marquer des catégories de pensée venues d’une très longue histoire : S’agit-il pour chaque sujet humain de « stabilité » ? Ou bien de processus complexes avec par exemple tout à la fois (et sur des modes personnellement singuliers) forte prégnance des manières anciennes de penser mais aussi  ébranlements, fissures, interrogations inédites ?

 

– Ceux des voies et modes (eux aussi diversifiés) de « sorties » du champ des croyances et catégories de pensée anciennes en matière de rêves, de « finzioni », de divination. Cela par exemple, par prise de distance ? Par mise en cause ? Par rejet ? Voire par extériorité devenant totale ?

 

Il y a en tout cela un chantier complexe, difficile, exigeant à la fois précision, minutie, recherche des interactions et approche systémique au niveau historique et anthropologique, pour chaque période.

 

Nous reviendrons sur les questions de ce chantier de la recherche en des articles et, plus longuement encore, dans le livre qui sera publié aux éditions Albiana. Nous voudrions plutôt donner à voir sur ce site quelques aspects (ici très limités) contrastés, mais inséparables des traits de ces processus dans les années 1960  et 1970, puis dans les décennies 2000 ; cela à partir des paroles, des observations, des réflexions de nos informateurs. Elles portent sur les rêves, et les « finzioni ». Elles ont également été caractérisées par des pratiques de divination, qui ont eu longtemps des enjeux essentiels et de fortes dimensions « politiques » dans les campagnes corses comme en  d’autres zones agro-pastorales. Une divination opérée notamment à partir de la « lecture » des signes et des marques observées sur la spalla (l’épaule)  des agneaux.  Ces pratiques de la divination ont connu au fil des siècles une longue prégnance  et diverses transformations ; plus tard (de la deuxième moitié du XXème siècle à nos jours), ces pratiques ont connu des réductions de champ, puis des modes variés d’effacement. Notre ami Georges Ravis-Giordani en a souligné les traits essentiels dans ses recherches (1). Nous ne pourrons les évoquer ici. Nous y reviendrons. Nous voulons surtout dire aussi notre gratitude à ces hommes et à ces femmes alors le plus souvent déjà  âgés. Ces entretiens d’alors nous ont aidés à mieux comprendre les voies du mouvement historique d’une partie précieuse et fragile du patrimoine culturel de l’humanité en ces cheminements insulaires. 

Cf. G. Ravis-Giordani « L’univers dans une omoplate » in A. Casanova, G. Ravis-Giordani, A. Rovere « La chaîne et la trame. Ethnologie et histoire de la Corse » Ajaccio 2005. Ed.Albiana, pp.11à 15.

Décennies 1960 et 1970.

 Les visions dans la journée, qui « annoncent ».

Juillet 1974. Entretien dans un village de l’arrondissement de Sartène avec P.B. née en 1894 et âgée alors de 80 ans.

 « Les visions, les signes, dans la journée, ou les rêves lorsqu’on est endormi et qui annoncent ce qui va arriver, ce sont des choses qui existent, qui ont lieu. Tout le monde en a l’expérience dans les villages. Maintenant ça peut être différent avec les enfants et les petits-enfants, surtout s’ils ont été élevés pour l’essentiel loin du village, loin de Sartène, et vivent et  travaillent,  par  exemple à Marseille.

Mon fils se moque de moi quand je lui parle de tout cela ou que je lui parle du pinnachju, un être de l’autre monde qui, la nuit, vient dans votre lit et cherche à vous étouffer. IL faut se défendre en faisant le signe de croix et en ayant une arme tranchante, grand couteau ou hachette ou serpe sous le matelas. Mon fils est cheminot à Marseille, il est responsable CGT. Quand je lui parle de ces choses du pinnachju, il se met à rire et dit « O ma, fa attinzioni à ùn struppiatti incu a piola ! Sarrebi più pericolosu ché un « pinnachju ». (Mère, fais attention de ne pas te blesser avec la hache ! Ce serait plus dangereux que le « pinnachju !»).  

Même lorsqu’on est réveillé, lorsqu’on ne dort pas, il y a des visions qui annoncent des événements malheureux pour quelqu’un du village. C’est le cas lorsque quelqu’un voit, dans la rue ou dans la campagne, une procession de gens vêtus comme des confrères et portent  comme des cierges. Ils ont les apparences de la confrérie mais ce sont des fantômes, il ne faut rien accepter d’eux. Cette vision est de très mauvais signe, c’est signe de mort.

Les personnes vivantes peuvent aussi provoquer l’action de mauvaises forces de l’autre monde et entraîner des malheurs plus ou moins grands. C’est le cas de ceux qui ont le pouvoir du mauvais œil, les lanceri. Lorsqu’on en voit un, qu’on le connaît, il ne faut pas le toucher. On marche derrière lui en lui faisant les cornes et en disant « In capu à ellu » (sur sa tête) pour détourner le mauvais sort.  

Des personnes vivantes peuvent provoquer l’action mauvaise sans le vouloir, par ignorance ou imprudence, par exemple brûler sans réfléchir une vieille coppia (joug de cou des bœufs) d’un attelage qui tracte les parties travaillantes de l’araire), c’est faire venir le décès  dans la famille,  le village ». 

Décennie 1960 et 1970

 
Les apparitions des « murtulaghjé » et leur mouvement de raréfaction.

Août 1967. Entretien dans le Niolu (arrondissement de Corte) avec SG, alors âgé de 87 ans, longtemps berger.

Nous sommes en l’un des plus hauts villages de Corse, dans le Niolu. Peu avant la fête du 15 août 1967. Il est tantôt midi. Dans la grande salle de ce café qui appartient à la famille de mon informateur, les enfants courent entre notre table et la télévision éteinte, située à l’autre extrémité de la pièce. La conversation se fait en langue corse. SG est âgé de 87 ans. Il répond depuis de longs moments à mes questions qui portent sur les caractéristiques de la vie agraire et pastorale, les maisons, les activités productives et domestiques, les rapports sociaux entre 1900 et la deuxième guerre mondiale. Nous en sommes venus à parler aussi des forces surnaturelles positives ou négatives, des croyances, des pratiques et attitudes qui s’y rapportent.

« Tout le monde au village, et d’ailleurs aussi dans tout le Niolu, pouvait avoir des finzioni qui « annonçaient » parfois assez longtemps à l’avance, ce qui allait se passer : en particulier des décès, des morts, avec des visions d’enterrement. Je parle des visions à l’état éveillé, le jour. On pouvait aussi avoir des rêves qui annonçaient ce qui allait arriver. La nuit, en voyageant, on pouvait voir, rencontrer des choses inquiétantes : des sorcières, des mazzeri, des murtulaghje.

 

Un soir d’été, je revenais tard de la montagne. J’étais à cheval, avec mon fusil. A un moment donné, en avançant, j’aperçois plus loin une femme en noir. J’ai pensé, avec peur et inquiétude, que c’était une sorcière. Je prends le fusil, je fais un signe de croix mais j’ai un doute. J’attends avant de tirer. Je l’interpelle à haute voix. Elle me dit également à haute voix de ne pas tirer. Elle crie son nom. Elle se rapproche. Je la connaissais. Elle était du village d’Albertacce. Je lui dis avec force : « la prochaine fois faites attention ! On ne se promène pas ainsi la nuit, sans prévenir celui qui vient en face. Cela peut faire arriver des accidents. On peut penser que vous êtes une sorcière et vous tirer dessus. C’est ce qui a failli arriver tout à l’heure ».

 

On peut aussi rencontrer et voir la nuit -mais cela peut arriver aussi le jour- e murtulaghje, la compagnie des morts. Ce sont des personnes mal baptisées qui ont le plus de possibilités de les voir. Ces compagnies des morts se présentent comme la procession d’une confrérie. Ils venaient dans les villages, on les « voyait » et plus tard, il y avait des gens qui mourraient. Ils sont venus une fois ici au village. Des femmes qui veillaient très tard pour faire leurs fournées de pain les ont vues passer. Les murtulagje sont allés ensuite à Albertacce où ils se sont arrêtés : quelques jours plus tard, dix sept personnes de ce village qui étaient rassemblées dans une maison moururent à la suite de l’effondrement d’un plancher ».

 

Après ces mots, ziu GS cessa de parler. Il resta un moment pensif, comme s’il revenait à des réflexions qu’il se faisait souvent. Il finit par dire :

 

« Depuis des années, depuis vingt ans, les morts ne se montrent plus, on ne les voit plus ».

 
 
 D’après vous, Ziu, lui dis-je, pourquoi ne se montrent-ils plus ? 
 

« D’après moi, c’est à cause de ça » répondit le vieux berger en montrant de la main l’appareil de télévision  éteint et silencieux, de l’autre côté de la salle, « ces figures qu’il y a dessus ne leur plaisent pas du tout » ajouta-t-il.

 
 

Ces paroles de GS portent ainsi sur les dimensions collectives, sociales, du système d’ensemble qui est celui de « tout le monde au village et aussi dans tout le Niolu », celui des attitudes  et des croyances villageoises, un ensemble à la longue histoire. Elles portent aussi sur l’expérience qu’en a eu SG dans sa biographie personnelle ; telles ses marches de nuit en montagne où celles des apparitions avec leurs inquiétantes conséquences, des murtulagje, de la « compagnia de i morti », procession de  la confrérie fantôme.
Dans ce cadre, les paroles de SG manifestent une profonde et indubitable conviction celle de la validité et de la réalité des finzioni où des rêves qui annoncent ce qui va advenir, ou encore des murtulaghje ; et par là même, de la prégnance incontestée des catégories de pensée qui s’y rattachent. C’est d’ailleurs un trait commun à presque tous nos informateurs ou informatrices des années 1960 et 1970, mais que nous ne retrouverons plus, avec ce degré de solidité, chez tous nos interlocuteurs et interlocutrices des années 2000.
En même temps, ses propos ont une autre dimension : celle de l’acuité et de la profonde originalité de la capacité de réflexion et d’observation qui est alors la sienne. Dans l’expérience  des deux dernières décennies qu’il vient de vivre au Niolu, il a perçu  et il évoque le mouvement lent de raréfaction, d’effacement dans le « voir » et dans le « dire », des villages au Niolu des apparitions des morts, de leurs cortèges. SG continue en même temps à être habité par les catégories de pensée qui structurent et équipent ces manières de « voir » venues de l’histoire sociale  et culturelle d’hier) et à les considérer comme marquées d’évidence.
Il en observe et en perçoit les signes de raréfaction dans le cadre des rapports sociaux en mouvement dans les villages. Il les attribue à la récente (et encore alors ascendante) hégémonie des images télévisuelles, nouveaux fantômes qui troublent et chassent les « sorties des morts ». Et cela avec au fond une pertinence socio-historique symbolique plus ample qu’on ne pourrait le penser au premier degré.

 
 

Au fil des dernières décennies, Ziu GS, et un nombre de plus en plus réduit des gens de son âge, ceux de la génération née vers 1880, étaient restés au village. Un génération dont les conditions et l’expérience (technique, sociale, politique, culturelle) historiques avaient donné, jusqu’au milieu du 20ème siècle (et tout en se transformant lentement, mais de plus en plus nettement) une consistance et une « évidence » quasi banale aux catégories de pensée où s’enracinaient les finzioni et les « visions », les scénographies (inséparablement sociales et singulières) et les modes campagnards d’interprétation des rêves.

 

Dans les générations de ceux qui sont devenus de jeunes adultes dans les décennies 1950 et 1960, déjà beaucoup sont alors salariés  en Corse et/ou sur le continent, tout en revenant, de manière diverse au village. Ils ont l’expérience de vies neuves et multiples et des modes de pensée qui s’entrelacent de plus en plus contradictoirement avec celles qui leur viennent des villages. C’est en rapport avec ces réalités que Ziu SG m’a dit  que ses récits étaient parfois, notamment l’été, l’objet d’affectueuses prises de distance des jeunes adultes y compris dans sa famille ; et par ailleurs aussi le plaisir qu’il avait à répondre à des questions comme les miennes et à voir quelqu’un être attentif à l’écouter. Dans les années 1960 et 1970 j’ai pu entendre et recueillir des paroles où selon des voies différentes, se manifestent des attitudes très proches de celles de Ziu GS. Elles ne pouvaient être présentées ici.
Dans les années 2000 la prégnance des attitudes et des catégories de pensée venues du passé demeure réelle. En même temps les processus de doute, de mises en question, de développement d’autres démarches de compréhension et d’analyse prennent alors une ampleur et des caractéristiques qualitatives considérablement élargies.

Décennie 2000.

 

Rêve d’ « annonce »
26 octobre 2005. Entretien à Bastia avec A.J. (accompagnée de deux amies), née en 1932 (73ans). Originaire du Niolu.

 

A.J. : Je suis du Niolu. Je suis née en 1932. Dans mon enfance, j’habitais avec mes parents la maison de ma grand-mère (elle est aujourd’hui à ma sœur) à côté de l’église. Dans mes rêves d’enfant, vers 8 à 9 ans, je volais en l’air et quand j’atterrissais…c’était toujours sur le toit de l’école publique, jamais sur celui de l’église ! Ma mère tenait un commerce au village. Elle était très occupée. Elle parlait peu des rêves. On en parlait dans les veillées. Ma mère « signait » les voisins et amis ou leurs enfants qui avaient des vers ou en cas de brûlures. Pour « signer » les vers, elle mettait des fils dans une assiette avec de l’eau. A l’heure où elle faisait le « signer », le petit se calmait. Au village, dans les veillées on parlait de politique. Mon père était radical de Gauche, « giacobbiste », partisan de Paul Giacobbi. Moi je suis de gauche.
Le docteur A. alors médecin à Corte était mon cousin. Peut-être l’as-tu connu, Antoine, dans ton enfance ?  Il était alors déjà bien âgé.

 

A.C. : Je m’en souviens un peu. Il était en effet déjà âgé. Il a soigné mon frère, nouveau-né et malade en 1939. Je me souviens qu’il a parfois soigné mon père. Il habitait une villa sur la place Padoue.

 

A.J. : Dans ces années où j’étais au village, les années de mes 8-9 ans vers 1940-1941, j’ai fait souvent un rêve dont je me souviens. « Je suis « coursée » par un taureau, ou une vache. Je fuis …et puis avec un trou d’eau devant moi … »
Il y a peu, et encore maintenant, j’ai encore peur des bovins, vaches ou taureaux. Avant la guerre, étant enfant, j’allais à Calacuccia (village du Niolu) avec un âne, chercher le pain. Je rencontrais toujours des troupeaux de vaches. J’avais peur et pour avancer  je me plaçais derrière l’âne.
Récemment en 2004 j’ai rêvé de notre maison du village. Elle est actuellement à ma sœur. Dans ce rêve je suis dans le jardin  Je vois un taureau fauve et moi je suis en jupe rouge. J’ai peur dans le rêve. Je me dis « Vite, vite, il va me voir ». Il y a une baie vitrée. Derrière la vitre, je vois mon ami César, qui était mort. Je tends la main et lui crie « Prends-moi ma main, la main gauche ». Moi je voulais qu’il me prenne la main, mais lui il me regarde comme indifférent. Le taureau casse la première baie vitrée. Je me réveille. Ma voisine interprète le rêve. Elle dit qu’il est heureux que le mort, César, ne m’ait pas tirée vers lui, ce qui aurait été une annonce de mort.
Je vais vous parler de ce qui m’est arrivé ainsi qu’à ma sœur, il y a une  trentaine d’années, en 1971. Ma sœur enseignante à Toga, habitait Bastia. Je travaillais dans un magasin de chaussures boulevard Paoli. Un matin on sort ensemble,  ma sœur me dit « J’ai fait un rêve cette nuit ». Rêver était rare chez elle. Elle continue en disant : « Ce rêve est étrange. Nous étions couchées dans nos chambres. Dans le rêve quelqu’un sonne discrètement à la porte. Je me lève. C’était tonton E.J., le frère de mon père, mort depuis longtemps. Il avait, dans le rêve, un air très triste. Ses yeux bleus étaient tristes, tristes. Je lui dis : « Tonton qu’est ce qu’il y a ? » Il répond : « Rien ». Et il s’en va. »
Je demande à ma sœur : « Est-ce qu’il t’a donné quelque chose ? » – « Non » me répond elle.
Le lendemain nous partons au village dans le Niolu. Mère est sur la route. Mon frère Z. est au hameau, car deux cousines vont aller avec lui à Vescovatu à  la fête des élections organisée en cette année1971 pour  le sénateur (radical) F. Ma sœur et moi, nous redescendons  à Bastia. Z. n’est pas revenu de Vescovatu. Nous ne « pensons à rien » (-c’est-à-dire « nous n’avons pas d’inquiétude particulière-).
Nous nous couchons dans nos chambres. Dans la nuit j’entends la sonnerie discrète, de la sonnette de la porte. Sur le coup, je n’ai pas pensé au rêve de ma sœur mais au voisin, un routier M.
Je vais à la porte et je regarde par l’œilleton. Je vois C. le fils du docteur L.(Niolin  lui aussi). Je lui demande : « Chi tchè ? » (qu’est ce qu’il y a ?). -« Rien »  répond d’abord C. Là-dessus ma sœur vient. C.L. est là, grand aux yeux bleus, comme l’oncle du rêve. Il nous raconte que Z a eu un accident à trois heures du matin. Z. n’a rien mais les deux cousines, gravement blessées, sont à la clinique de Furiani, sur la côte orientale, au sud de Bastia. L’une mourra, l’autre, depuis cette date, boite.
Nous partons pour Furiani et à la clinique je « réalise » le rêve et je le dis à ma sœur : «  Ton rêve c’est la même chose. C. a les yeux bleus, les cheveux blonds ».  Dans la conversation A.J.  nous dit qu’elle n’est pas croyante.

Décennie 2000. 

Entretien d’avril 2003 avec P.J. enseignante, née en 1938. P.J. est originaire d’un village de l’arrondissement de Sartène. Son mari F. assiste à l’entretien qui se tient chez eux à Ajaccio.
Cet entretien se caractérise par la coexistence de deux courants de pensée, le courant du surnaturel et le courant rationaliste, progressiste.

 
 

Je suis née en 1938 à Marseille où mes parents travaillaient. Ma grand-mère est venue me chercher. Elle m’a amenée au village. J’y suis restée pendant la guerre, pendant l’occupation  jusqu’à l’âge de six ans. L’une de sœurs de ma mère (elle en avait cinq), une cadette, comme en d’autres familles, s’était dévouée pour rester au village. C’est elle qui s’est occupée de moi. Quand j suis partie pour habiter Marseille elle en a été profondément attristée.

 

J’assistais, enfant, aux veillées. J’entendais fréquemment alors des récits. Les adultes racontaient ce qu’eux-mêmes, ou d’autres personnes avaient « vu » ou « entendu », en rêve ou à l’état éveillé. J’écoutais avec peur ; y compris avec, après, la peur de sortir dehors la nuit. J’en ai été très marquée. Et je ne veux ni rien « voir » ni rien « entendre ». Je fais en sorte de maintenir à l’écart tout cela. Ma mère m’en parlait à marseille. Elle était née en 1910. Elevée au village, elle avait fait des études et était devenue infirmière dans un hôpital de Marseille. Ma mère ainsi que sa famille était catholique, très croyante, comme on l’était en Corse alors. Elle avait une foi profonde, notamment dans les saints intercesseurs. Moi aussi, je suis croyante, je communie à l’église.
Par rapport aux clivages politiques, qui existaient dans la Corse de la première moitié  du XXème siècle, la famille de ma mère se situait dans la mouvance de la Droite conservatrice, longtemps plutôt hostile à la République, une mouvance qui, dans notre région du Sartenais, était celle des « sgio », riches, grands propriétaires fonciers, puissants notables.
Question :- Et ton père ?
P.J. : « Mon père était athée et communiste. Il était lui aussi salarié à Marseille, traminot. Sa famille était originaire d’un hameau de P. C’était la famille G. Ils avaient aussi comme cela était  général dans nos villages, un sobriquet,. La mère de mon père était d’un hameau d’une commune proche de P. Mon grand père paternel était déjà traminot à Marseille. Il était membre du parti Socialiste au début du début du XXème siècle. Elevé à Marseille mon père était devenu membre du Parti communiste français.
Q. : Comment as-tu entendu parler dans ta famille de la squadra d’Arozza ?
P.J. : « Dans mon village ici dans le Sartenais, on désignait avec ce nom, une procession de fantômes. Elle passait faisant grand bruit. Ma mère vous le dirait mieux que moi. Elle en parlait.
Mes parents, après leur mariage, ont fait leur voyage de noces, dans le village de ma mère, à S.S. Une nuit ma mère se réveille. Elle entend la Squadra d’Arozza qui passe avec bruit dehors. Elle réveille mon père qui, même éveillé, n’entend rien de ce bruit dont elle parle. Alors ma mère a posé son pied sur celui de son mari. Et alors mon père lui aussi a « entendu ». Cela ne l’a pas effrayé. Il se lève, sort dehors pour voir ce qui se passe. Il s’assoit sur le banc devant la maison. Là où était passée la Squadra, il n’y a rien, que la nuit. Père reste assez longtemps sur le banc. Et rien ne se reproduit ensuite.
Sans doute la Squadra devait-elle aller au bois d’A. Au village on disait  que c’était là un lieu de réunion des « colpamorti », ou « colpadori » qu’ailleurs on appelle « mazzeri ». Dans ce lieu, ils débattaient pour décider qui parmi les gens du village allait mourir.
Ma mère pour sa part parlait de quelqu’un de la famille, un grand-père, qui, au XIXème siècle, avait été l’un des colpadori. IL savait qui allait mourir. Dans sa chasse de « colpadore » quand il tuait une bête, un sanglier par exemple, l’animal poussait un cri humain. L’arrière grand père reconnaissait alors la voix du villageois qui un peu plus tard allait mourir. Il le disait, notamment à ceux qui jouaient aux cartes avec lui. Cela lui a valu des ennuis y compris avec la gendarmerie et la justice.

 

Ma mère me parlait de tout cela à Marseille. Elle-même « entendait » et avait des rêves qui « annonçaient » ce qui allait venir. Pas mon père.
C’est le cas d’un rêve qu’elle a fait dans les années où elle travaillait à Marseille. Un conflit marquait alors ma famille maternelle. Un partage d’héritage avait eu lieu. Il favorisait l’un des héritiers. Il en était résulté de fortes querelles avec mon oncle B., le frère aîné de ma mère. L’affaire a été portée devant le tribunal. Il y avait brouille entre ma mère qui était restée à Marseille et l’oncle  resté en Corse. Une nuit Mère fait, nous dit-elle, un « mauvais rêve ». Dans ce rêve quelqu’un qui était mort lui demandait quelque chose et elle la lui donnait. Faire un rêve comme celui-là, où l’on donne  à un mort ce qu’il vous demande, c’est -on le sait dans les villages- « mauvais signe » : cela annonce un décès à venir.
Ma mère était inquiète. L’après-midi qui suivit la nuit du rêve, sa sœur vient la voir. Elle entre et ma mère lui dit aussitôt : Je sais pourquoi tu es venue. B. est mort ». C’était le cas . L’oncle était mort en Corse.

 

Q. : Et toi ?

 

P.J. : « Moi ça m’est arrivé une fois au village de P. dans la Castagniccia en Haute Corse. Une nuit nous étions couchés, endormis. J’ai entendu frapper très fort à notre porte. F. (son mari) se lève, va voir. Dehors il n’y avait rien, personne.
Le lendemain nous avons appris que l’un de nos voisins mitoyens, bien malade et qui était à l’hôpital (ce que nous ignorions) était mort.
Comme vous voyez, née en 1938, je suis restée, enfant, quelques années au village. Ensuite à Marseille, j’ai été à l’école publique et laïque. Au village pendant la guerre, comme d’autres, comme Antoine dans le sien, chacun de façon différente, j’ai entendu parler de beaucoup de croyances.

 

Q. : As-tu entendu parler de visions à l’état éveillé, les « finzioni » comme on les appelle en Haute-Corse ?

 

P.J. : « Oui, j’en ai entendu parler. Au village, à Marseille avec ma mère. Pas par mon père. J’écoutais mais j’étais mal à l’aise. Je ne veux pas entrer là-dedans.
Il y a en moi ce que j’ai hérité de ce côté-là. Par exemple lorsque je dors, je mets sous mon matelas un ciseau ou un couteau. Cette présence d’un objet métallique, coupant, tranchant, écarte dit-on, les être malfaisants de l’Au-Delà pendant le sommeil.
J’ai hérité du côté de ma mère des pratiques et des croyances catholiques. Je prie les saints intercesseurs, je communie à la messe. Peut-être maintenant plus qu’auparavant.
Du côté de mon père, avec lui aussi, communiste, syndicaliste, républicain, athée, me viennent un esprit et une attitude rationaliste, progressiste, laïque, citoyenne, un esprit qui tient aussi à l’école publique et laïque. »